Trois oboles pour Charon, par Franck Ferric

Un homme se réveille sous un tas de cadavres, totalement nu et amnésique, en plein milieu d'un champ de bataille. Son corps se trouve couvert de cicatrices. Sa taille de géant et quelques tatouages lui apprennent bien vite qu'il n'est pas un homme comme les autres. Tentant de survivre, il erre sur une terre ruinée par la guerre, jusqu'à ce qu'il doive fuir une meute de loups qui finissent par le rattraper et le mettre en pièce. Alors qu'il se voit mourir, il se réveille sur les bords d'une étrange rivière. Là, un vieillard arrive, dirigeant sa barque pour se placer devant lui. C'est le Passeur qui réclame ses trois oboles si l'homme veut aller sur l'autre rive. Ou sinon...


illustration de Bastien Lecouffe Deharme
Si elle est plus habituée à alterner les classiques incontournables aux grands noms de la littérature de genre (qu'on pourrait qualifier d’exigeante), la fameuse collection Lunes d'encre (dirigée, s'il est besoin de le rappeler, par Gilles Dumay depuis sa création en 1999) sait parfois ouvrir ses portes à de jeunes auteurs. C'était déjà le cas pour le duo d'auteurs bordelais Lamarque&Portrait (à qui l'on doit le remarquable fix up Ad Noctum). Là, c'est le jeune écrivain Franck Ferric qui a l'infime honneur d'entrer dans le catalogue de la collection de Denoël. C'est d'ailleurs à l'occasion du quinzième anniversaire de Lunes d'encre que j'ai eu la chance de recevoir ce roman.

Même si je suis parvenu à ne pas trop en dire dans le traditionnel petit résumé de début de chronique, il va m'être compliqué de ne pas expliquer d'avantage par la suite, et donc de spoiler. Un petit conseil amical s'impose avant d'aller plus loin. Si vous ne désirez pas vous voir dévoiler des éléments de surprise que recèle ce roman, cessez votre lecture de cette chronique, faites moi confiance quand je vous dit que la lecture de Trois oboles pour Charon vaut vraiment le coup et foncez droit chez votre libraire pour l'acquérir ! Pour les autres, la visite continue...

Parce que ce géant aux multiples cicatrices et tatouages, et à la mémoire plus trouée qu'une meule d’emmental (pas de gruyère, mais ceci est un autre débat), n'est autre que Sisyphe, personnage mythologique (fondateur de Corinthe suivant la légende) qui, défiant Tanathos (la Mort elle-même) s'est vu condamné par les Dieux à faire éternellement rouler un rocher dans le désert du Tartare. J'avais personnellement découvert le fameux mythe de Sisyphe grâce à la mythique série d'animation Ulysse 31. Mais ici, Franck Ferric nous propose une autre vision du mythe. De rocher, il n'est point question, mais la punition demeure éternelle. Du moins, elle doit se poursuivre tant que le géant n'aura pas payé son obole à Charon, autre figure mythologique, le fameux passeur qui dirige sa barque sur le Styx, le fleuve des enfers. 

Ce roman joue beaucoup sur la répétition des situations. En effet, ce pauvre Sisyphe se retrouve systématiquement au beau milieu d'un champ de bataille, devant faire face à la mort qui plane tout autour de lui avant de, fatalement, y succomber. Et revenir... J'ai remarqué que souvent (toujours ?), les batailles qui nous étaient montrés à voir opposaient des Français (ou apparentés) à d'autres belligérants et que, systématiquement, non seulement ils n'avaient pas le beau rôle (plutôt celui du conquérant belliqueux et sans pitié) mais notre "héros" se retrouvait dans le camp d'en face, celui des perdants.

La grande limite de ce roman est de nous proposer un héros auquel il est très difficile de s'identifier car, très vite, on sait qu'il va finir par mourir. Alors d'accord on sait que cette mort est provisoire, que le personnage principal va nous revenir presque en entier. Il n'empêche que ses "aventures" sont certes palpitantes, mais restent avant tout assez vaines.

Mais la grande force de ce livre, c'est le style déployé par son auteur. Je dois le dire tout de suite, c'est incroyablement bien écrit, dans la lignée de ce que peut faire un autre auteur français que j'aime beaucoup (mais vous le savez déjà), Jean-Philippe Jaworski. Et je peux vous dire que rien que pour ça, cela vaut le coup de consacrer quelques temps à la lecture de ce Trois oboles pour Charon. Il s'agit d'un livre magnifique. Je suis vraiment heureux d'avoir découvert là un auteur que je ne connaissais, pour le moment, que de réputation.



Trois oboles pour Charon - Denoël - collection Lunes d'encre - 320 pages - 20,50€ - D.L. : octobre 2014

note : III

A.C. de Haenne

D'autres avis, ailleurs : Xapur, Naufragé, Lorhkan, Gromovar







Commentaires

  1. Bon je t'ai écouté j'ai stoppé la lecture de ta chronique.
    J'ai du mal à me résoudre à sortir ce livre de ma Pàl. Sans doute à tord. J'ai déjà lu du Ferric et ça m'avait plus mais dans un tout autre genre (loi du désert).

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    1. Après, tu fais comme tu veux, mais je pense qu'il s'agit-là d'une lecture plus que recommandable. D'autant que tu es une lectrice plutôt confirmée (du moins le crois-je), et ces quelques centaines de pages ne te donneront pas trop de fils à retordre. Certes, il s'agit d'une lecture exigeante (pas absconse tout de même), dont on sort heureux d'avoir passer un très bon moment.

      En plus, ça te permettra de lire ma chronique en entier ! ;-)

      A.C.

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